Dimanche 15 avril, la France silencieuse a retrouvé la voix, les manchots ont applaudi, les aveugles ont vu la lumière, Nicolas bénissait la foule à grands renforts de moulinets et de soubresauts, certains, les mains jointes pleuraient à genoux, même les policiers se prenaient dans les bras, les yeux embués par l’émotion. On ne pouvait plus douter du miracle. En somme ce fut un sacré pot de départ !!
Oui, Monsieur le Candidat, si vous avez fêté votre arrivée au pouvoir dans une modeste brasserie d’un quartier populaire de la capitale entouré de quelques amis défavorisés, votre pot de départ fut élargi à l’ensemble de vos disciples pour se révéler ainsi à la hauteur de vos vociférations.
Ils pensaient que vous ne viendriez pas, commencez-vous par dire pour terminer par un ils ne gagneront pas. Qui sont ces « ils » que vous semblez à la fois craindre et exécrer ?
Ces deux phrases qui encadrent l’ensemble de votre discours en disent long sur votre manière de conduire une démocratie. Etant donné que nous ne sommes pas aujourd’hui à la veille d’une invasion ennemie, nous en déduisons que ce pronom personnel désigne d’autres Français, d’autres citoyens, ceux qui ne sont pas de votre avis.
Pour autant, vous étiez en même temps convaincu que le peuple de France était venu de partout, de toutes les provinces, de toutes les villes …/… et même de nos territoires d’outre-mer (sic). Finalement, à vous entendre, il n’y a guère que Moïse rassemblant son peuple, qui soutienne la comparaison. Je l’avoue, durant un instant j’ai eu, en vous écoutant, la vision biblique du Messie instruisant de ses préceptes une foule attentive et toute acquise à ses paroles.
Faites attention quand même, d’autres têtes, plus gonflées que la vôtre, sont tombées sur cette même place que le vent de l’histoire a souvent balayée.
En 1793, le peuple de France, les soutiers et les sans voix y était venus voir la tête du roi guillotiné, ce même peuple que vous prétendiez représenter et rassembler en ce 15 avril.
Ce lyrisme artificiel qui vous ressemble si peu avait plutôt l’air d’un appel au secours à une semaine du premier tour de l’élection présidentielle. Car ce « ils » que vous fustigez, ce sont les corps intermédiaires, l’immense majorité de ces personnes que vous avez écarté d’un revers de mains ces cinq dernières années.
Ce sont ceux là qui vous diront que vous avez raison lorsque vous demandez que la parole ne leur soit plus confisquée, et que donc, vous vous devez de la leur rendre. On ne parle bien que de ce en quoi l’on excelle.
En ce 15 avril vous vous drapez bien maladroitement dans les toiles de l’histoire convoquant tour à tour Malaparte, De Gaulle, Napoléon, Jean Monnet sans oublier pêle-mêle Molière , Voltaire, Chateaubriand, Aimé Césaire (comme pour respecter le quota outremer)… Excusez-moi, M. Sarkozy, il y a dans ce foisonnement de références quelque chose qui m’empêche de vous faire confiance. Peut-être est-ce parce que vous n’en avez jamais parlé avant ?
Malaparte, entre nous soit dit, n’est pas forcément la meilleure référence que l’on puisse trouver. Engagé à 16 ans dans l’armée française puis décoré à la fin de la première guerre mondiale, ce journaliste, qui d’après vous, nous connaît si bien, adhère dès 1920 au parti fasciste italien de triste mémoire et figure parmi les défenseurs les plus fervents des escadrons des intransigeants, fonde une revue qui incita Mussolini au durcissement vers la dictature puis signa le Manifeste des Intellectuels Fascistes en 1925 pour finir par dénoncer la montée du nazisme en Allemagne. Le moins qu’on puisse dire, c’est que ses engagements fluctuent.
Napoléon, considéré sous un autre angle, peut aisément être perçu comme un expansionniste agressif. De Bonaparte à Malaparte, il n’y a qu’un préfixe de différence.
J’ai aussi un peu de mal à vous suivre quand en référence au NON du 18 juin, vous vous emportez en déclamant entendez mon appel …/… prenez votre destin en mains, dressez-vous, ce qui est en jeu est une forme de civilisation, la nôtre accusant vos adversaires de laisser dilapider l’héritage de la France éternelle à l’heure où votre gouvernement saccage l’école, les services et entreprises publiques, à l’heure où vous mettez à bas les acquis sociaux conquis depuis 1945. Vous ne portez pas les valeurs de la France du NON, mais celles de la soumissions aux marchés financiers.
Le costume de De Gaulle n’est pas taillé pour vous, l’histoire ne tiendrait pas sur vos épaules, elle en tomberait.
Vous videz l’école de ses professeurs, de jeunes étudiants sont propulsés dans les classes, les écarts se creusent entre les lycées, les chefs d’établissements sont les nouveaux patrons, l’absentéisme déclenche la fin des allocations, les remarques ridicules de vos ministres ridiculisent les enseignants, est-ce là l’école de la république, celle qui appartient aux familles (sic) ?
Enfin, vous vouliez parler au peuple de France, pas à la droite, pas à la gauche, … aux citoyens libres de notre pays (sic). Un simple incident filmé par BFM TV dans l’indifférence générale nous dit tout le contraire. Un molosse interpelle un homme et une femme, leur enjoignant de quitter le meeting : Monsieur, vous êtes identifié comme militant de gauche ou d’extrême gauche, vous devez partir. Si vous ne le faites pas, on va appeler les services de sécurité de la présidence, et ils rigolent pas. La scène surréaliste se termine par l’expulsion manu militari de ces deux personnes. Au meeting du FN, ces deux personnes n’avaient eu aucun problème.
Alors, M. Sarkozy, comme à l’habitude et malgré ce que vous voulez continuer à nous faire croire, vous ne vous adressez qu’à vous même et aux vôtres. Vous êtes définitivement un excellent chef de clan, malgré vous peut-être, vous divisez au lieu de rassembler. Cinq années nous ont largement suffit pour se rendre compte que vous aimez plus le pouvoir que les personnes et pour comprendre que l’autorité ne se décrète pas si elle n’est pas ressentie comme légitime.
Quoi qu’il en soit, félicitations pour votre pot de départ !
Claude Béhar
Conseiller Général Evreux-Nord
